Coupures de presse
Extrait du Journal du Dimanche.
Ma vie, c'est un roman !
De plus en plus de Français confient à un biographe le soin de raconter leur histoire à leurs enfants ou leurs petits-enfants. L'occasion pour les aînés de laisser une trace.
HEUREUX qui comme Ulysse, ou Ainsi va la vie; Petites histoires extraordinaires d'une vie bien remplie, voire Mamie, etc.
Impossible de trouver ces ouvrages dans les rayons d'une librairie. Et pourtant, ces livres existent bel et bien. Rédigés à la première personne du singulier, ils racontent des femmes et des hommes qui ont choisi de léguer à leurs proches une trace écrite du récit de leur vie. Un patrimoine sentimental qui échappe ainsi à l'oubli, un morceau d'histoire familiale qui restera : leur biographie. Difficilement quantifiable, le phénomène rencontre un succès grandissant auprès des personnes âgées. Il suscite aussi de nouvelles vocations de biographe.
"Pour mes 90 ans, j'avais laissé un petit mot à chaque membre de ma famille. Je pensais que ce serait suffisant. Et puis Isabelle, ma petite-fille, m'a parlé de ce projet. Au début j'étais un peu effrayée, mais elle y tenait tellement." Sylvie Coppée s'est finalement prise au jeu. Dans son pavillon de Sèvres (Hauts-de-Seine), la petite femme s'est confiée l'an dernier à Catherine Caulliez (1), sa biographe, durant une dizaine de séances.
Souvenirs, souvenirs ... Sylvie Coppée (à droite) parcourant le livre de sa vie, réalisé par Catherine Caulliez
Photo Eric Dessous/JDD
"J'étais un peu réticente au départ, mais au bout du compte, l'expérience est positive : elle m'a permis de revisiter ma vie, et surtout mon enfance. Mes souvenirs les plus précis remontent à cette période. J'avais quatre ans lors de la mobilisation pour la guerre de 1914, et je revois très bien quand papa et parrain sont montés dans le train." Pour Sylvie, plusieurs fois arrière-grand-mère, l'exercice n'est pas toujours commode. Confrontée à "ces souvenirs qui reviennent sans demander la permission", elle a eu le souci d'"éviter tout ce qui est trop in-time". Il y a aussi les inévitables interrogations rétrospectives : "Je sais très bien que ce n'est pas un examen de conscience, mais comment ne pas penser qu'on aurait pu, à tel ou tel moment, faire autrement ? Enfin, peut être que mes arrière-petits-enfants trouveront ça intéressant".
Elle-même reconnait qu'elle aurait ai- mé lire l'histoire de ses grands-parents. "Je n'ai que des bribes de souvenirs", regrette-t-elle aujourd'hui.
La démarche de Michel Souplet, 73 ans, a été beaucoup plus volontaire. "C'était il y a environ trois ans, raconte cet ancien sénateur UDF de l'Oise. J'étais hospitalisé pour une petite opération de la hanche. Pour m'occuper j'ai demandé à ma femme de m'apporter un magnétophone." Ses motivations ? "J'ai eu la chance de vivre toutes les mutations de l'agriculture au cours de la deuxième moitié du XX è siècle, répond ce vétéran du syndicalisme agricole. Cette biographie s'adresse d'abord à mes petits enfants. Pas pour leur dire que leur grand-père est un type bien, mais pour leur faire comprendre l'importance de l'engagement, tant syndical que politique. Leur rappeler qu'à mon époque rien n'était tout cuit, avec la guerre et le pays à reconstruire. Les aider à mieux percevoir comment le monde a changé. Et puis leur dire mon attachement à la terre, à la Picardie." Picard et paysan sera d'ailleurs le titre du livre, attendu d'ici l'été. Un bouquin qui n'aurait ja mais vu le jour sans Nathalie Vallet (2), sa biographe. "C'est ma courroie de transmission, plaisante le sénateur honoraire. Elle a été capable de traduire ce que je ressentais beaucoup mieux que moi."
Profession biographe. A ne pas confondre avec le métier d'écrivain public. Nathalie Vallet, 35 ans et une image de jeune fille de bonne famille, vit de sa plume depuis trois. Catherine Caulliez, elle, vient à 50 ans de démarrer dans la carrière. "Après avoir été créatrice de tissus, agent immobilier, urbaniste, j'ai réalisé de nombreuses enquêtes dans le cadre de projets de réhabilitation de quartiers défavorisés, puis pour l'Ined (Institut national des études démographiques). Il s'agissait de reconstituer l'itinéraire de familles sur quatre à cinq générations, indique Catherine. C'est vraiment là que j'ai pris le goût de la rencontre et de l'interview. Mais c'était un peu frustrant : on parlait des heures, on allait parfois très loin ensemble, et puis ça s'arrêtait là."
Des études de lettres modernes à la Sorbonne et dix années dans la communication; une permanence par semaine pour SOS Amitié, voilà le parcours de Nathalie Vallet. "Un che- min mais surtout pas de rails", insiste celle qui, régulièrement sollicitée par des candidats au métier de biographe, organise ce mois-ci à Paris sa première session de formation. "J'aime les gens et l'écriture", résume Nathalie, qui dé- finit aussi ce job de biographe comme "un vrai travail sur la parole".
Une tasse de thé, des petits gâteaux et un magnéto branché, le cérémonial est souvent le même au cours de ces rendez-vous. Espacés dans le temps, ils doivent permettre au "client" de se retrouver face à lui-même pour fouiller sa mémoire et préparer la prochaine séance. "Je suis à leur service, précise bien Catherine. Ce n'est pas un roman. Leur vie leur appartient. Ce sont eux qui peignent leur tableau. Je ne suis pas non plus un redresseur de torts. Il faut respecter les raisons qui peuvent pousser quelqu'un à mentir ou se taire. Ce qui ne m'empêche pas d'essayer de creuser, mais en aucun cas de mani- puler. La vie c'est aussi une succession d'erreurs, de concessions et de petits arrangements..."
Je ne mène pas une enquête confirme de son côté Nathalie. Mais je suis méfiante quand, par exemple, je note un silence sur une époque ou un parent, quelqu'un d'essentiel. Je sens les zones d'ombre, et alors je relance. Pas plus.
On peut me raconter une vie complètement fausse; je montre alors que je ne suis pas dupe, mais je m'en moque. Je me rappelle très bien de cette dame de 94 ans, on avait pratiquement terminé quand elle m'a dit : "Mais à quoi ça rime de mentir à mon âge ? Et on a tout recommencé ! ".
Curieusement Catherine et Nathalie ont toutes deux tâté de la psychanalyse. Un hasard ? Pas vraiment. "Je m'adresse à des générations qui ne se racontent pas facilement, des gens pour un qui un psy est d'abord un charlatan, explique Nathalie. Heureusement pour eux, je n'ai pas cette image. Je suis de passage, on peut tout me dire. D'ailleurs sur les dix biographies que j'entame en moyenne chaque année, il y en a toujours qui ne vont pas au bout. Elles s'arrêtent souvent au stade de la relecture. L'important, c'était de dire. il fallait verbaliser certaines choses, déposer son fardeau. Le livre n'était plus nécessaire. D'autres en revanche se prêtent au jeu. Avec un de mes clients, nous en sommes au troisième tome ! "
Même si la rédaction d'une biographie repose d'abord sur les notions d'intimité et de confiance, il faut bien parler d'argent. Professions libérales, les "biographes" proposent des devis comptez entre 2.000 et 4.000 euros en fonction des desideratas de leurs clients et du nombre d'exemplaires imprimés souhaités. "Je propose du sur-mesure", résume Nathalie. Elle compte autant de clients hommes que femme, mais s'amuse à noter une différence flagrante. "Un homme privilégiera toujours sa vie professionnelle. Quand on l'interroge sur sa femme et ses enfants, il répond en général : "Oui, oui comme tout le monde." Une femme abordera plus spontanément les deux aspects."
Au Sénat, la biographe Nathalie Vallet en compagnie de Michel Souplet
Photo Raymond Delalande/JDD
Aller à l'écoute de personnes âgées, c'est aussi aller bien souvent au-delà de leur solitude. "Pour elles, qui n'ont plus d'activité professionnelle, témoigner permet de redonner de la valeur à leurs vies, de se sentir utiles, de resserrer les liens avec leurs enfants et petits-enfants", argumente Catherine.
"Leur vie rétrécit, leur possibilités diminuent, complète Nathalie. Il n'y a pas toujours quelqu'un pour passer les voir, encore moins pour les écouter. Alors, moi, quand je viens chez eux, je suis un lien privilégié, je suis la vie." Une position gratifiante mais délicate à gérer. "Raconter sa vie induit l'idée de fin de vie. Et c'est dur d'envisager de mettre un point final, souligne Nathalie. Quand on me dit : "Mademoiselle, je pense qu'il faudrait faire vite", ce n'est pas facile."
Nathalie a déjà perdu un client. Un décès survenu en pleine relecture d'une biographie. Que faire alors? Continuer ? Ce serait un non-sens total, pense-t-elle dans un premier temps. Avant de se rendre compte que l'ouvrage trouvait à ce moment-là justement toute sa signification. "Cela fait un an que le livre est en plan, indique-t-elle aujourd'hui. Le fils de mon client décédé a conservé l'épreuve dans laquelle il a appris l'existence d'une demi-soeur."
- Catherine Caulliez: histoire-familiale.com
- Nathalie Vallet : lignesdevie@wanadoo.fr
